mercredi 9 juin 2010

La turcomanie de l’opinion publique arabe


Le pouvoir de séduction des conflits qui ont la vie dure est de notoriété publique. Ainsi n’est-il plus à démontrer que les conflits les plus longs et les plus inextricables exercent sur les extrémistes, les illuminés, les politologues de cafétéria ou les géopolictiens d’un soir un pouvoir d’attraction indéniable. De facto, quand il est question –ô combien souvent- du conflit israélo-palestinien, on ne peut plus s’étonner des dérives et raccourcis en tous genres que suscite le moindre événement.

Cependant, je dois avouer avoir tout de même été surprise en constatant la crédulité qu’a révélée chez l’opinion publique arabe –et plus généralement pro-palestinienne- les événements récents qui ont suivi l’assaut meurtrier lancé par l’armée israélienne sur « La flottille de la liberté » et qui a coûté la vie à 9 militants turcs.

Certes, et a fortiori avec un tel bilan, il n’est pas de mon goût de dénigrer au peuple turc un élan de solidarité maintes fois manifesté à l’égard de la population palestinienne et de son combat. Mais là où les réactions –recueillies sur le net, dans la rue et même chez certaines connaissances- laissent coi, c’est de voir l’encensement et le déluge de louanges qui ne cesse de pleuvoir depuis une semaine sur le gouvernement turc et à sa tête le Premier Ministre Tayyip Erdogan.

Jetons un coup d’œil d’un peu plus près sur la situation : si Erdogan n’a pas ménagé ses efforts depuis le lundi 31 mai pour manifester son hostilité à l’égard d’Israël, allant même jusqu'à qualifier –sans préavis- « Hamas » de « mouvement de résistance légitime », un petit topo de la situation semble s’imposer en la circonstance. En effet, il n’est point superflu de rappeler que la Turquie –dont les manifestants et autres sympathisants pro-palestiniens arboraient le drapeau un peu partout à travers le monde- abrite toujours sur ses cotes une base militaire israélienne qui permet à l’Etat hébreux de mieux tenir à l’œil le régime iranien. Par ailleurs, un regard plus global sur la situation permettrait sans peine de redistribuer les cartes de ce jeu à peine biaisé : le vœu de la Turquie de faire son entrée dans l’Union Européenne n’est un secret pour personne. Or, après moult tergiversations, les moues des dirigeants européens ne font qu’indiquer à la Turquie la porte de sortie de la salle des négociations, alors même que l’on ouvre sur ces deux battants celle de l’OCDE à Israël. Comment alors « venger » cet orgueil bafoué sinon en s’imposant comme élément incontournable de l’échiquier politique mondial ? Aux côtés des Etats-Unis, de l’Union Européenne et de la Russie, la Turquie d’Erdogan cherche à prendre ses marques et faire entendre sa voix au milieu de la cacophonie générale dans laquelle se noie la région du Moyen-Orient. L’assaut israélien sur le convoi humanitaire lui en offre l’occasion rêvée.

La question qui se pose à présent est la suivante : comment l’opinion publique arabe, après tant d’échecs, de faux espoirs, de désillusions et d’instrumentalisations consent-elle à tomber encore une fois dans le piège du soutien sans faille ? Comment font tous ces nouveaux turcophiles pour sacrifier encore à la logique de « l’ennemi de mon ennemi est mon ami » et ne voir dans les agissements du gouvernement turc qu’une manifestation de philanthropie ? Certes, il est légitime de se réjouir de réactions diplomatiques qui portent la promesse d’un débloquement de la situation pour la population gazaouie. Mais la réjouissance n’a pas à dispenser de la lucidité. Car en matière de politique, et contrairement à l’usage, la mauvaise foi se présume tandis que la bonne foi se prouve.